Nouvelles

  • Éloïse Carle - Vaincre l'obsession du poids

    « Lorsque j'étais dans le portillon de départ en haut de la piste, je ne pensais même plus au parcours. Je ne pensais plus aux victoires. Je pensais juste à mon apparence. Qu'est-ce que les gens vont penser de moi? »


    Signé par Éloïse Carle, 18 ans, skieuse


    Boulimie.

    Quand j’ai entendu le diagnostic, je me suis mise à pleurer.

    Ça faisait près de deux ans et demi que je n’allais pas bien. Je savais très bien que quelque chose ne tournait pas rond, mais j’étais coincée dans un engrenage malsain. Je ne savais pas exactement ce que j’avais. Ou peut-être étais-je dans le déni?

    Je ne voulais même pas la voir, cette psychologue. Mais pour la première fois depuis le début de ce cauchemar, j’en parlais finalement à quelqu’un. Je n’étais pas bien. J’étais triste. Fâchée d’avoir flanché. Fâchée d’avoir laissé un entraîneur m’atteindre ainsi.

    Parce que oui, tout a commencé par un simple commentaire. J’avais 14 ans. J’avais cessé de grandir, j’avais commencé à avoir mes règles. Je devenais une femme.

    Je ne m’étais jamais vraiment posé de questions sur mon apparence auparavant. Et puis, il a eu ce commentaire dénigrant sur mon poids. Cet élément déclencheur.

    Du jour au lendemain, tout a changé.


    Le ski alpin n’est pourtant pas un sport d’apparence. Des histoires de troubles alimentaires en gymnastique, par exemple, c’est monnaie courante. Mais de se faire passer des commentaires sur son physique dans mon sport, c’est rare.

    Nous étions en Autriche pour un camp d’entraînement. Cet entraîneur, je le connaissais depuis longtemps. C’était une personne importante pour moi. J’avais beaucoup de respect pour lui. C’est peut-être pour ces raisons que son commentaire m’a autant frappée.

    Le soir même, j’en ai parlé à mes amies. Mais le lendemain, c’était chose du passé. En fait, ça l’était pour elles, mais pas pour moi.

    Je suis ensuite allée voir une nutritionniste. Je voulais perdre du poids, mais je n’ai pas écouté ses recommandations. Le changement a été draconien. En deux semaines, j’avais déjà perdu 10 lb.

    Lorsque j’étais en camp d'entraînement, mes parents n’étaient pas là. Je choisissais moi-même ce que je mangeais. Je me servais uniquement des légumes. Je ne connaissais pas la façon de gérer cette perte de poids. Je me privais, mais je savais qu’il fallait au moins que j’aie assez d’énergie pour skier. L'obsession s’installait graduellement. Sournoisement, je dirais même.

    La donne a changé lorsque la saison de ski a pris fin, en avril. En deux mois, j’avais perdu au-delà de 13 kg (30 lb). Je calculais le nombre de calories que je mangeais. Je rentrais mes données dans une application pour être certaine de ne pas dépasser 1000 calories par jour. C’était devenu intense. Complètement excessif.

    J’ai cessé de voir ma nutritionniste. Je ne voyais pas vraiment mon médecin de famille non plus. J’étais convaincue que je savais ce que je faisais, que je n’avais pas besoin de qui que ce soit.

    Au départ, les gens autour de moi ne s’inquiétaient pas vraiment. Même que je recevais des compliments sur ma perte de poids. Rien pour me dissuader d’arrêter! Il faut dire que j’étais musclée. Ce n’est pas comme si une fille délicate perdait soudainement 40 lb. Je n’étais pas maigre. Je passais pour une fille normale quand je me retrouvais avec des filles de mon âge.

    J’avais l’air normale… et pourtant! Je n’avais plus d’énergie. Dès que je me levais, j’étais étourdie.

    J’allais souvent voir la physiothérapeute pour soigner de petites blessures. Je lui ai dit que je n’avais plus mes menstruations depuis plusieurs mois. Elle m’a conseillé d’aller voir un médecin. Ce dernier m’a recommandé de manger un peu plus. Comme si j’allais l’écouter…

    L’année suivante, à 15 ans, mon obsession a pris une tangente complètement opposée. Pendant l’été, nous sommes allées faire un camp d’entraînement au Chili. Tout le monde s’attendait à ce que je sois la meilleure du groupe. Au contraire, je me faisais clencher par tout le monde, y compris par les plus jeunes. Je me retrouvais à 4000 mètres d’altitude alors que je mangeais très peu. C'était difficile de trouver une combinaison plus toxique que celle-là. Je n’avais plus de puissance. Je savais très bien pourquoi, mais mes entraîneurs ne se doutaient de rien.

    J’ai gardé les mêmes habitudes jusqu’au mois de novembre. Jusqu’à ce que j’atteigne le fond du baril. Nous étions en Autriche, je voyais mes amies manger, je n’étais pas bonne en ski... J’étais vraiment écoeurée. J’ai donc recommencé à manger. J’ai repris 15 lb pendant ce camp d'entraînement.

    Soudainement, je gagnais tout. Je battais même les gars. Ça allait vraiment bien. Je voyais enfin la lumière au bout du tunnel. À mon retour, j’ai voulu que mon poids reste intact, mais ça n’a pas fonctionné. Je mangeais n’importe quoi. Je pouvais m’empiffrer et, ensuite, je ne mangeais pas pendant deux jours. Un choc pour mon corps.

    J’ai eu la saison de ma vie. Il n’y avait rien pour m’arrêter. C’était devenu facile. Je gagnais toutes les courses, facilement en plus. J’ai commencé à rêver à l’équipe nationale. J’ai alors été sélectionnée dans l’équipe du Québec.

    J’étais sur un nuage. J’étais vraiment confiante.

    Je ne cacherai pas que j’ai traversé une période d’adaptation. Pendant l’été, je devais m’entraîner huit fois par semaine au centre Claude-Robillard. Les autres filles étaient plus expérimentées. J’avais mal à une cheville, alors je ne pouvais pas courir. Déjà, je me sentais un peu à l’écart du groupe. Et ce sentiment n’a fait qu’augmenter par la suite.

    À mon retour d’un camp d’entraînement en France, les entraîneurs m’ont demandé de demeurer à Montréal pendant que l’équipe allait au Chili.

    C’est à ce moment que tout a dérapé. L’année de mes 16 ans aura été la plus difficile de toute ma vie.

    Lors des tests physiques, l’équipe d’entraîneurs a bien vu que j’avais pris 30 lb entre avril et octobre. C’était un sujet délicat. Ils ont tenté de m’en parler, mais je n’étais aucunement réceptive. Je ne voulais pas en parler. Je n’étais pas fière de moi. J’évitais donc le sujet.

    Quand la saison a commencé en novembre, ça n’allait plus. Je n’étais pas bien dans ma peau.

    La ligne peut être fine entre bien s'alimenter parce qu’on est une athlète, pour avoir des résultats, et tomber dans l'obsession. Nos combinaisons sont quand même moulantes et je n’étais vraiment pas à l’aise. Comment pouvais-je espérer obtenir de bons résultats quand je n’étais même pas capable de me regarder dans le miroir?

    Lorsque j’étais dans le portillon de départ, en haut de la piste, je ne pensais même plus au parcours. Je ne pensais plus aux victoires. Je pensais juste à mon apparence. Qu’est-ce que les gens vont penser de moi?

    À 15 ans, j’étais la meilleure au pays, et de loin. À 16 ans, je n’étais plus personne. Les filles m’avaient toutes rattrapée. J’aimais mieux abandonner plutôt que les gens voient que j’étais rendue 6e au pays. Je me disais que ce serait plus simple de laisser tomber le ski. Comme ça, je n’aurais pas à me justifier.


    La première personne qui a vraiment remarqué que je n’allais pas bien, c’est mon entraîneur, Francis Royal. Il ne savait pas exactement ce que j’avais, mais il a rapidement vu que j’étais très mal en point, autant physiquement que mentalement. Pendant un an, il a cessé de s’occuper de l’athlète. Tout ce qui comptait pour lui, c’était que l’ado de 16 ans que j’étais aille mieux.

    Il voulait m’aider à garder la tête hors de l’eau. Il tentait de me trouver des pistes de solutions, mais je n’étais pas prête. Honnêtement, j’étais juste en mode survie.

    En janvier, j’ai craqué. Nous étions au mont Sainte-Anne. Je me suis arrêtée sur le côté de la piste et je me suis mise à pleurer.

    « Je suis fâchée, Frank. »

    J’étais fâchée après moi. Un sentiment de haine. Je n’étais vraiment pas bien.

    Francis aurait pu me sortir de l’équipe. Ce n’était pas son job de s’occuper de moi. Son rôle était de développer des athlètes. Mais pendant un an, il se foutait de mes résultats.

    C’est lui qui m’a alors convaincue d’aller voir un médecin qui, lui, m’a référée à une psychologue spécialisée en troubles alimentaires. Je savais que mon mode de vie n’était pas sain, mais pour la première fois, il y avait un mot pour décrire ce que je vivais : boulimie.

    Même si je voyais une psychologue, les changements n’ont pas été instantanés. Il fallait que je sois prête.

    Mes parents ne m’en parlaient pas, mais je sais qu’ils étaient en communication avec mes entraîneurs. Ils m’accompagnaient à mes rendez-vous. Ils avaient trouvé une façon de m’aider, sans avoir à me confronter. La vérité, c’est que les messages passaient mieux s’ils venaient de mon entraîneur que de mes parents. Ce n’est sûrement pas un phénomène anormal pour une fille de 16 ans…

    On m’a reprise dans l’équipe du Québec en 2018 à 17 ans. Ma place, je ne l’avais pas méritée. J’avais connu une saison désastreuse l’année précédente.

    J’abandonnais souvent. Mon obsession accaparait mon esprit 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Ça me hantait continuellement. Combien de fois ai-je pleuré, en cachette, dans la douche? Le ski n’était plus ma priorité.

    On m’a quand même donné une deuxième chance.

    Je ne sais pas pourquoi c’est arrivé à ce moment précis, mais un déclic s’est fait dans ma tête. J’ai décidé de tout donner, de m’impliquer à 100 % dans mon entraînement physique.

    Mon entraîneur m’avait prise à part et m’avait demandé de m’évaluer, en mettant des notes sur 10, dans plusieurs catégories : vie sociale, école, slalom, potentiel, etc. Je mettais des 5 ou des 6 partout. Il m’a ensuite mis des 9 ou des 10.

    « Voici comment je te vois. Tu es capable. »

    J’ai compris qu’il croyait vraiment en moi. On dirait que ça m’a réveillée.

    J’ai vécu une année de reconstruction sur mes skis, mais aussi sur le plan mental. J’ai dû arrêter de skier pendant un mois en raison d’une commotion cérébrale. J’avais hâte de revenir. Je m’ennuyais de mon sport.

    L’année précédente, j’aurais été contente d’avoir une commotion cérébrale. Ça m’aurait donné une excuse pour rester chez moi.


    J’ai pensé arrêter le ski, mais en même temps, je pense que c’est mon sport qui m’a permis de traverser cette épreuve. Ç'a été mon échappatoire, en quelque sorte. J’ai réalisé que le ski était plus important que mon trouble alimentaire. J’ai remplacé mon obsession par ma passion.

    Comme bien des athlètes, j’ai un côté excessif. Je ne fais pas les choses à moitié. C’est probablement ce qui m’a permis d’obtenir du succès en ski. Mais c’est aussi ce qui m’a écrasée.

    Je suis encore dure envers moi-même. Je vis pour avoir des résultats. Ça me stimule. J’ai cependant réalisé qu’il y avait autre chose dans la vie.

    Je crois encore en mes chances d’un jour faire partie de l’équipe canadienne de ski alpin. Je sais qu’à 18 ans, mon temps est compté. Je suis cependant convaincue que je n’ai pas atteint mon plein potentiel. Je ne sais pas si j’y arriverai. Mais au moins, j’aurai tout donné. Et si ça ne fonctionne pas, ça ne sera pas la fin du monde. J’ai d’autres options, comme la NCAA.

    Avant, tout ce qui comptait, c’était mon ski. Avec le temps et la maturité, j’ai appris à relativiser le tout.

    J’ai quand même raté un an et demi dans mon développement, ce qui est énorme. C’est certain que c’est un peu frustrant. Je suis frustrée envers moi-même. Mais en même temps, ce n’était pas prémédité. J’étais prise dans un cercle vicieux. Je n’étais pas bien dans ma peau, donc je n’étais pas bonne en ski, donc je mangeais. Et le tourbillon recommençait sans cesse.


    Il y a une partie de moi qui est fragile et qui le sera toujours. Je ne pense pas que tu peux guérir, mais tu apprends à vivre malgré tout. J’ai encore des hauts et des bas, mais je sais reconnaître les signaux avant de déraper. Ce n’est plus quelque chose qui me hante jour et nuit.

    Avant aujourd’hui, je n’avais jamais vraiment raconté mon histoire. Jamais je n’en aurais parlé aussi ouvertement il y a deux ans à peine.

    Maintenant que je vais mieux, je me suis dit que je pourrais inspirer d’autres jeunes. Je sais que je ne suis pas la seule à avoir vécu ça.

    J’espère aussi que des entraîneurs prendront conscience de l’impact que leurs mots peuvent avoir. Je veux qu’ils comprennent à quel point ils sont importants dans notre vie, surtout à l’adolescence. Si ça peut changer la mentalité de certains, ce texte n’aura pas été écrit pour rien.

    J’ai vécu les deux extrêmes. Tout a commencé à cause d’un entraîneur. Et si je vais mieux aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à un autre entraîneur.

    Francis, mon entraîneur, est l’une des personnes qui auront eu le plus d’influence sur moi. Il a été présent dans la période la plus difficile de ma vie. Je lui serai toujours reconnaissante de ce qu’il a fait pour moi.

    À un adolescent qui traverse ce que j’ai vécu... J’ai envie de lui dire de parler. Ne reste pas isolé. Je réalise aujourd’hui que j’aurais dû aborder le sujet plus tôt avec mon entraîneur, mais j’ai plutôt choisi de l’éviter.

    Peu importe la personne, l’important est de ne pas rester seul face à nos démons. Parle à un médecin, à un ami, à un entraîneur, etc.

    N’attends pas qu’il soit trop tard.

    Propos recueillis par Christine Roger

    Source: Radio Canada Sports
    Photos Crédits: Radio-Canada/Alain Décarie et Roger Lauzon, Ski Québec alpin

Imprimer Courriel